VENTRAL

FICTION / ESPAGNE / 2020 / 11 min

Une île, une femme, et une présence. Un fantôme qui la suit. Ça pourrait être moi, une caméra, ou le cinéma lui même. Mais l’île et la femme ne sont peut-être eux même que des spectres…

DIFFUSION
voir la grille de programmation

INTERVIEW DU RÉALISATEUR JUAN LORENZO LOUREIRO

Quel a été votre cheminement personnel jusqu’à la réalisation de Ventral ?

À ce moment-là, je venais de terminer un tournage plus traditionnel, et je voulais vraiment filmer quelque chose de très différent, quelque chose de plus libre et improvisé, qui serait créé pendant le tournage. Je gravite habituellement entre le narratif et l’expérimental, mais il y a toujours une histoire. Dans ce cas, c’est quelque chose de très simple, une petite histoire de fantômes, un conte.À partir d’un concept très simple, je peux commencer à ajouter des couches et à jouer avec la structure, la performance, la relation entre l’acteur et la caméra (qui devient alors une partie de l’histoire)… Je voulais aussi filmer en analogique, ce que je n’avais pas fait jusqu’à présent, et cela change aussi complètement l’approche. Je pense que les outils que vous utilisez pour créer un film finissent par le définir. Vous ne pouvez pas faire le même film, ni même un film similaire, avec une go pro ou une grosse caméra coûteuse. Ce n’est pas le même film en couleur ou en noir et blanc, ce n’est pas seulement une question de couleur. C’est la même chose avec le numérique ou l’analogique. J’aime le numérique, mais je pense qu’il a ses propres avantages et qualités, il ne devrait pas essayer d’émuler le 35mm. Chaque outil a sa propre nature, même un petit appareil photo numérique bon marché. Dans ce cas, j’avais une caméra super8 et j’ai essayé de comprendre et de travailler sur ce que je pouvais en tirer, et de réfléchir aux types d’histoires et d’images que je voulais réaliser.

Comment s’est construit le projet de Ventral ? Avez-vous commencé par le lieu en Galice ?

La ville de Vigo, en Galice, Espagne, a choisi 6 personnes pour une micro-résidence artistique sur l’île de Cies.  J’ai eu la chance d’en faire partie et nous avons eu environ 3 jours pour créer un film. Nous étions juste 3 personnes + l’actrice. Tant que nous n’avions pas fait de repérage, ce que je considère comme l’une des phases les plus importantes de la création d’un film (plus que les répétitions par exemple), j’ai décidé que nous allions passer toute la première journée à nous promener sur l’île, tranquillement, en essayant d’en comprendre les sensations. Pas de téléphones, pas de photos, pas de tests. Juste se promener, regarder, peut-être discuter un peu… Parfois, quand on n’a pas beaucoup de temps, on est tenté de commencer à enregistrer dès que possible, cette idée de « ne pas perdre de temps ». Je ne sais pas si c’est toujours la meilleure approche, mais je pense que ce premier jour où nous nous sommes promenés calmement a été très important pour le film.

Vous avez choisi le grain 16mm pour imprimer la vibration derrière ce regard d’observateur/spectre sur la femme, sur le paysage. Est-ce que cela vous fournit un moyen d’unifier le regard ? Et il y a un merveilleux effet d’animation qui traverse votre cadre, comment l’avez-vous obtenu ?

Oui, la vibration est un mot très important pour moi. J’essaie toujours de capturer la vibration. Il doit y avoir une certaine tension, ce n’est pas si important si vous comprenez rationnellement d’où ça vient. Philippe Grandieux est un maître en la matière, ou Claire Denis. Dans un film de Denis, un personnage peut demander à un autre quelle heure il est, et cette scène particulière sera pleine de tension, de secrets, d’érotisme. Peut-être que rien ne se développera à partir de là, mais vous, en tant que spectateur, commencez à anticiper ce qui va se passer, et à deviner ce qui s’est déjà passé entre eux.

J’ai essayé de capturer l’île, la mer, le ciel et cette femme avec désir, et avec une certaine sensation de peur de la nature, c’est difficile à expliquer. En ce qui concerne le look, le film est tourné à 90% en 8mm. Il y a quelques scènes sous-marines qui sont numériques, mais j’ai travaillé à les détruire en édition et à en tirer quelque chose de nouveau, de plus sombre.

Et puis, cet effet d’animation était une « heureuse erreur ». Le laboratoire qui a scanné les bobines de super 8 m’a envoyé une vidéo pour vérifier ce que j’avais tourné. Lorsque je l’ai visionnée pour la première fois, j’étais terrifié : la vidéo s’arrêtait toutes les quelques images. Je pensais que la caméra avait un problème mécanique. J’ai commencé à travailler au montage du film, j’ai donc appliqué un stabilisateur pour essayer de « réparer » ces scènes. Au lieu de le faire légèrement (comme on le fait habituellement, pour que les gens ne le remarquent pas), je l’ai appliqué à fond. J’ai adoré le résultat. Cela m’a rappelé la mer d’une certaine manière, et a également renforcé la vibration que je voulais capter. C’était comme si un fantôme (un autre) avait possédé le film. Le laboratoire m’a ensuite envoyé les fichiers, sans problème, mais j’étais déjà amoureux de la précédente, imparfaite.

Pouvez-vous nous parler de l’actrice de votre film et de la façon dont vous avez travaillé avec elle ?

Oui, c’est une actrice merveilleuse, Irene L. Rey. J’aime la puissance et le ressentiment qu’elle peut montrer en faisant très peu de mouvements. Il y a beaucoup de force dans un si petit corps. Je pense que c’était vraiment bien pour notre travail que nous ne puissions faire qu’une ou deux prises, tant que nous tournions en super8 et que nous avions des bobines limitées. Cela a créé un environnement d’urgence, peut-être performatif. Il fallait que ce soit fait en deux prises.

Quels sont vos projets actuels ?

Je commence à développer un nouveau court-métrage. J’ai quelques notes, le lieu et une première ébauche. C’est encore une fois simple : deux anciens amants se rencontrent par hasard dans une station-service. Et, encore une fois, je travaille avec le concept d’île. La station-service est cette île, l’autoroute sans fin est l’océan. Ils sont les survivants d’un naufrage. Ils ne savent pas comment (ou peut-être ne veulent-ils pas) s’échapper de cette île.

English Below

What was your personal path to the realization of Ventral?

In that moment I had just finished a more regular shooting, and I really wanted to film something from a very different side, something more free and improvised, which would be created while filming. Im usually gravitating between the narrative and the experimental, but there is always a story. In this case, its something really simple, a little ghost story, a tale. From a really simple concept, I can start adding layers and start to play with the structure, the performance, the relationship between the actor and the camera (which then becomes part of the story), etc. I also wanted to film in analogic, which I hadnt done so far, and that also changes completly the approach. I think that the tools that you use for creating a film ultimately define it. You cannot make the same film, not even similar, with a go pro or with a big expensive camera. Its not the same film in color or black and white, its not just a matter of color. The same with digital or analogic. I love digital, but I think it has its own advantages and qualities, it shouldn’t try to emulate 35mm. Every tool has his own nature, even a small digital cheap camera. So in this case I had a super8 camera, and I tried to understand and to work in what I could get from it, and to think what kind of story and images I wanted to achieve.

How was the project behind Ventral built ? Did you start from the location in Galicia ?

The city ot Vigo, in Galicia, Spain, chose 6 people for an artistic micro residency in Island Cies, in Galicia. I was lucky to be on of them, so we had around 3 days for creating a film. We were just 3 people + the actress. As long as we hadnt done location, which I consider one of the most important phases of creating a film (more than rehearsals, for instance), I decided we’ll spent the whole first day just walking around the island, quietly, trying to understand the feels of it. No phones, no photos, no tests. Just wandering around, looking, maybe chatting a little bit… Sometimes when you dont have a lot of time you have the temptation to start recording as soon as possible, that idea of “not losing time”. I dont know if that is always the best aproach, I think this first day of just walking around calmly was really important for the film.

You choose the 16mm grain to print the vibration behind this observer/spectrum look on the woman, on the landscape, does it provide you a way to unify the look ? And there is a wonderful effect of animation that goes through your frame, how did you make it ?

Yes, vibration is a really important word for me. Im always trying to capture vibration. There needs to be a certain tension, its not that important if you rationally understand where it comes from. Philippe Grandieux is a master of this, or Claire Denis. In a Denis film, a character can ask another one what time is it, and that particular scene will be full of tension, secrets, eroticism. Maybe nothing will develop from there, but you as a viewer start anticipating what will happen, and guessing what had already happened between them.

I tried to capture the island, the sea, the sky and this woman with desire, and with a certain sensation of fear of Nature, its difficult to explain. About the look, the film is 90% shot in 8mm. Then there are some underwater scenes which are digital, but I worked in destroying them with in edition and capture something new from them, something darker.

And then, that effect of animation was a “happy mistake”. The lab who scanned the super 8 rolls sent me a video for checking what I’ve shot. When I first viewed it, I was terrified: the video stopped every few frames. I thought the camera had a mechanical problem. I started to work editing the film, so I applied a stabiliser to try to “fix” these scenes. Instead of doing it lightly (the way its usually used, so people “wont notice it”) I applied it extremely. Loved the results. Reminded me of the sea somehow, and also enhanced the vibration I wanted to capure. It was like if a ghost (another one) had posessed the film. Then the lab sent me the files, without problems, but I was already in love with the previous, imperfect one.

Can you tell us about the actress in your film and how did you work with her ?

Yes, she is a wonderful actress, Irene L. Rey. I like the power and resentment wich she can show doing very little movements. There is a lot of strenght in such a little body. I think it was really good for our work that we mostly could do just one or two takes, as long as we were shooting in super8 and we had limited rolls. That created an environment of urgency, maybe performatic. It had to be done in those two takes.

What are your current projects?

Im starting to develop a new shortfilm. I have some notes, the location and a first draft. Its again simple: two former lovers run into each other in a gas station. And, again, I work with the concept of island. The gas station is this island, the endless highway is the ocean. They are the survivors of a shipwreck. They dont know how to (or maybe they dont want to) escape from this island.